Les médias ont largement relayé l’agression, lundi 30 avril, d’un installateur de Linky. Derrière cet acte isolé, on trouve une autre violence, systémique celle-là : celle des méthodes employées par Enedis, tant au niveau de ses usagers que de ses sous-traitants.

Lundi 30 avril à 13h30, à Bagnols-en-Forêt (83), un installateur de Linky aurait été agressé par deux opposants au compteur communicant. « Aurait » car, à ce jour, nous n’avons que la version d’Enedis, rapportée par une dépêche AFP et reprise par de nombreux médias. Selon cette version, une voiture s’est arrêtée à proximité de l’endroit où le technicien était en train d’installer un compteur Linky, une passagère est sortie du véhicule et a giflé l’homme, puis l’a pris à la gorge. Toujours selon Enedis, « le conducteur est descendu à son tour de la voiture pour lui mettre un coup de tête, arracher son badge et le menacer de représailles s’il portait plainte ». La victime présumée, travaillant pour le compte d’un sous-traitant d’Enedis, a malgré tout déposé plainte et une enquête a été confiée à la gendarmerie locale.

Rapidement, les regards se sont tournés vers l’ensemble des opposants au compteur Linky. France Inter s’est même posé cette question dans le journal de 8 heures du mercredi 2 mai : « La fronde contre les nouveaux compteurs électriques Linky a-t-elle franchi un nouveau cran ? » Cet acte de violence ne serait ainsi pas le fait de deux individus isolés, mais une sorte du durcissement général et concerté de la lutte, dont on ignore bien qui aurait pu l’orchestrer et comment. Les collectifs n’ont pourtant jamais, à notre connaissance, appelé à la moindre violence. Ils s’en sont tenus à organiser des réunions d’information et des manifestations, à sensibiliser leurs élus, à essayer de faire valoir leurs droits, à aider des citoyens souhaitant barricader leurs compteurs… Mais point d’appel à la violence physique.

« Enedis envoie le petit personnel au casse-pipe »

« Nous ne pouvons pas arriver à de telles extrémités, il ne s’agit que de technique, d’éléments économiques », a pour sa part réagi Bernard Mouret, directeur régional d’Enedis Côte d’Azur, sur France Bleu. Ce genre d’affaires était pourtant hautement prévisible… Et nous ne jouons pas aux devins du lendemain : que peut-on lire dans l’ouvrage Sexy, Linky ? dont la dernière édition est sortie depuis janvier 2018 ? Que Enedis « envoie sans vergogne ce petit personnel au casse-pipe ».

Le petit personnel dont il est ici question, ce sont justement les installateurs de Linky, embauchés par des sous-traitants d’Enedis, souvent formés à la va-vite et payés au lance-pierre à travers des contrats précaires. En effet, les entreprises ayant obtenu des marchés de poses de Linky « expérimentent, grâce à Enedis, les dernières innovations sociales du libéral Emmanuel Macron : elles ont fait signer à leurs recrues des « CDI de projet ». Ces contrats n’ont rien d’un CDI tel que nous l’entendons. En les signant, l’employeur sait déjà qu’il se séparera des salariés concernés une fois le chantier terminé et qu’il pourra le faire sans entrave. Il n’aura même pas à leur verser les 10 % d’indemnités de précarité ni les 10 % de congés payés comme il le ferait dans le cadre d’un CDD, ni à leur donner de date précise de fin de contrat. »(1) Cerise sur le gâteau : ces travailleurs doivent tenir une cadence infernale, d’environ 15 installations de compteurs par jour, s’ils veulent espérer gagner un peu plus que le Smic à la fin du mois.

Or Enedis ne peut pas dégager totalement sa responsabilité de la nature de ces contrats : lorsque lui-même signe un contrat avec une entreprise sous-traitante, il met en place un système de bonus-malus en fonction du pourcentage de compteurs installés sur la zone géographique concernée par le marché et selon un calendrier précis. La précarité qui caractérise les conditions de travail des installateurs découle de cette logique.

Une violence systémique

Entre des installateurs pressurisés et des usagers exaspérés qui ne veulent pas du Linky qu’on tente de leur imposer, forcément, la tension monte. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois, loin de là. Le cas de Patrick Herman n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Cet habitant de Millau nous raconte comment, le lundi 25 septembre 2017 à 8 heures du matin, le responsable local d’un sous-traitant d’Enedis s’est pointé devant chez lui avec un employé de la boîte. « Je suis sorti de chez moi et leur ai signifié de nouveau mon refus du Linky. Deux gros pots de fleurs étaient devant la porte du coffret. Le responsable a saisi l’un d’eux et l’a jeté au sol où il s’est brisé. Puis il a arraché la lettre de refus que j’avais affichée sur la porte. Voyant cela, je me suis assis sur une pierre devant mon compteur. Pendant ce temps le salarié essayait en vain d’ouvrir la porte du coffret. Le responsable m’a alors violemment agressé en me tirant pour me déloger de ma position et ce faisant il m’a blessé avec son tournevis à l’auriculaire de la main gauche – involontairement je pense. Puis ils ont enfin réussi à ouvrir la porte et le responsable était tellement excité qu’il l’a littéralement arrachée et envoyée valdinguer à deux mètres. Ils ont alors changé le compteur. »

La violence subie par cet usager est regrettable. Celle subie par l’installateur de Bagnols-en-Forêt l’est tout autant. Mais cette dernière peut-elle être imputée à un collectif anti-Linky, à la commune de Bagnols-en-Forêt qui s’est exprimée à la quasi-unanimité contre le déploiement du compteur, ou aux opposants au Linky en général ? Évidemment non. Compte tenu des méthodes qu’elle emploie pour imposer ses Linky (sous-traitants sous pression, non-respect des délibérations communales, installations de compteurs en l’absence des occupant·es…), « l’entreprise de service public » Enedis, en revanche, fait tout pour exacerber les tensions. Elle le fait à travers une violence sociale qui, elle, est systémique, et qui instaure, de fait, une lutte entre usagers opposés au Linky et installateurs sommés de passer outre leur refus.

Nicolas Bérard

1- Extrait de Sexy, Linky ?