Linky

THIERRY BRETON, AMI DE LINKY, SEIGNEUR DU PANTOUFLAGE

Thierry Breton passe depuis trente ans du public au privé, quitte à multiplier les situations de possibles conflits d’intérêts. Cela ne semble pas inquiéter Emmanuel Macron, qui en a fait un nouveau commissaire européen.

Il faut croire que la Macronie ne possède pas, en son sein, d’individus pouvant prétendre au poste de commissaire européen et sur lesquels ne pèsent aucun soupçon de conflits d’intérêts. La candidature de Sylvie Goulard, le premier choix du président de la République, a déjà été repoussée par les eurodéputé·es. Le Parlement européen lui reprochait notamment ses liens avec un think-tank états-unien, l’Institut Berggruen, qui la rémunérait plus de 10 000 euros bruts par mois alors qu’elle était dans le même temps député européenne.

En réaction à cet échec, Emmanuel Macron a décidé de présenter la candidature de Thierry Breton. Pour le même résultat ? Non, ont finalement répondu les eurodéputé·es, qui ont validé sa nomination mi-novembre. Mais il s’en est fallu de peu : la commission des affaires juridiques, qui devait juger si sa situation présentait des risques de conflits d’intérêts, n’a finalement donné son accord que par 12 voix contre 11. Il faut dire que cet homme d’affaires passe, depuis trente ans, du secteur public au secteur privé, avec la fâcheuse tendance de détrousser le premier au profit du second. Mais aussi de bénéficier, une fois à la tête de grandes entreprises, des politiques qu’il a auparavant amorcées lorsqu’il était au gouverne- ment…

UNE PLAINTE D’ANTICOR

Après avoir dirigé les entreprises Bull et Thompson, Thierry Breton accède à la présidence de France Telecom en 2002. C’est sous son règne que l’entreprise historique est privatisée, en 2004, avec la vague de suicides qui s’ensuivra. Six mois plus tard, il est nommé ministre de l’économie. Mais apparemment, ce transfert du privé au public ne lui a pas ôté le goût des privatisations. Son tableau de chasse est impressionnant : lors de son passage à Bercy, l’État aura cédé 15 % du capital d’EDF au privé, privatisé GDF et les autoroutes. Qui dit mieux ?

Cela étant fait, Thierry Breton repart dans le privé en se faisant embaucher dans une banque qu’Emmanuel Macron connaît bien, pour y avoir également travaillé : Rothschild. Il y restera une année, avant d’être nommé président du directoire d’Atos, entreprise du numérique qui affiche 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Si les pantouflages de Thierry Breton ont de quoi interroger, ses fonctions chez Atos pourraient relever, cette fois, du conflit d’intérêts pur et dur. C’est ce qu’en pense Anticor, qui a déposé en septembre une plainte contre X avec constitution de partie civile. En cause : l’attribution à Atos de marchés relatifs aux radars automatiques. L’association de lutte contre la corruption se base sur un rapport de l’Inspection générale de l’administration, qui avait relevé des «errements» dans les procédures. Sur la base de ce document, Anticor estime que, « au final, il semble qu’entre 2003 et 2011, les procédures de mise en concurrence pour attribuer ces marchés – pour un montant cumulé d’un milliard d’euros ! – n’ont pas respecté un des grands principes de la commande publique, à savoir l’égalité entre les candidats ».

Pour rappel, Thierry Breton a été ministre de l’économie entre février 2005 et mai 2007, puis désigné président du directoire d’Atos dès novembre 2008 – poste dont il vient à peine de démissionner pour devenir commissaire européen.

ATOS A CONÇU ET EXPÉRIMENTÉ LINKY

Dans le parcours français de Thierry Breton, il y a aussi le compteur Linky. Deux entreprises françaises ont largement bénéficié de ce projet industriel de plus de 5 milliards d’euros : Capgémini, et Atos. C’est à cette dernière qu’a été confiée la conception du compteur, et la réalisation de phases de tests. L’entreprise a notamment, au sein du consortium GreenLys, procédé à des essais sur les villes de Lyon et Grenoble pour un montant d’environ 40 millions d’euros. Et cela dès décembre 2009. Elle a aussi été chargée de mettre au point l’intégration des systèmes d’information des compteurs communicants Gazpar – l’équivalent de Linky pour le gaz – pour plus de 10 millions d’euros. Thierry Breton apparaît ici avec la double casquette de celui qui lance la commande lorsqu’il est ministre, puis la réceptionne une fois retourné dans le privé. En effet, c’est la loi du 13 juillet 2005, fixant les orientations de la politique énergétique, qui a mis le pied à l’étrier de ces programmes de déploiement massif de compteurs communicants.

ErDF, devenu Enedis, était alors invité à concevoir et installer «des dispositifs permettant aux fournisseurs de proposer à leurs clients des prix différents suivant les périodes de l’année ou de la journée et incitant les utilisateurs des réseaux à limiter leur consommation pendant les périodes où la consommation de l’ensemble des consommateurs est la plus élevée». Cette loi marque ainsi le début de l’aventure des compteurs communicants. Et elle est, entre autres, signée par le ministre de l’économie de l’époque, Thierry Breton.

ATOS A TOUCHÉ 106 MILLIONS DE L’UE EN 2018

Ce possible conflit d’intérêts n’a pas été évoqué lors de la table ronde organisée en décembre 2017 à l’Assemblée nationale par l’Opecst (Office parlementaire des choix scientifiques). Les débats étaient alors menés par le député Cédric Villani, par ailleurs membre du conseil scientifique… d’Atos [comme nous le révélions ici] ! C’est d’ailleurs le seul conseil scientifique dont le candidat à la mairie de Paris n’a pas démissionné suite à son élection. Quid, au niveau européen ? L’entreprise que Thierry Breton dirigeait jusqu’en octobre a bénéficié de plusieurs marchés publics. Le site Bastamag en a énuméré quelques-uns : «En 2016, [l’entreprise Atos] est choisie, aux côtés d’Accenture et Safran, pour un marché de systèmes d’information de traitement des demandes de visas Shengen. En 2017, Atos fait partie des entreprises sélectionnées pour le projet européen de système automatisé de contrôle aux frontières. En 2018, la Commission européenne fait encore appel à Atos pour deux missions de développement d’informatique quantique.»

Désormais commissaire, Thierry Breton gérera l’épais portefeuille de la politique industrielle, du marché intérieur, de la défense, de l’espace et du numérique. Il aura par exemple en charge les secteurs touchant au développement de la 5G, à l’intelligence artificielle ou à la cybersécurité. Autant de domaines dans lesquels Atos se positionne systématiquement. Selon l’ONG de veille sur le lobbying à Bruxelles, Corporate Europe Observatory (CEO), Atos a, pour la seule année 2018, touché plus de 106 millions d’euros de fonds publics provenant de la com- mission européenne et de ses agences. Le journal Marianne note aussi que Thierry Breton aura «à gérer la politique européenne d’investissement dans le domaine des supercalculateurs, les ordinateurs les plus puissants, dont la construction est la spécialité d’Atos».

NUMÉRO 3 D’ATOS : L’EX-DIRECTEUR DE CABINET DE BRETON

Auditionné par le Parlement européen, Thierry Breton a tenté de faire taire les critiques. Il a notamment expliqué avoir revendu toutes les actions qu’il possédait chez Atos (il en a tiré 45 millions d’euros, selon l’Autorité des marchés financiers). Il a également affirmé avoir démissionné des divers conseils d’administration auxquels il appartenait (Carrefour, Bank of America…). «Je n’ai plus aucun intérêt dans les entreprises que j’ai dirigées. Zéro. Zéro!», a-t-il juré. Mais l’ONG CEO, qui remarque que c’est «probablement la première fois qu’un PDG [est] choisi pour rejoindre le collège des commissaires», se montre particulièrement inquiète sur le cas Breton. Citée par Bastamag, elle note qu’il existe «un recoupement massif entre les intérêts de l’entreprise dirigée par Breton et les attributions du portefeuille du marché intérieur que Macron a négocié pour lui, notamment la politique industrielle, la défense, la technologie et l’aéronautique. Ceci crée un dédale de conflits d’intérêts potentiels qu’il sera très difficile de résoudre». Et l’organisation prévient que «nous pouvons attendre que ses anciens collègues et leurs lobbys essaient de l’influencer, ainsi que son cabinet». L’actuel numéro 3 du groupe Atos se nomme Gilles Grapinet. Ce n’est pas un inconnu : il était directeur de cabinet de Thierry Breton lorsque celui-ci était ministre.

Nicolas Bérard

Cet article est extrait
du nouveau numéro de L’âge de faire.
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