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RADIATEURS ÉLECTRIQUES: LE GRAND BOND EN ARRIÈRE

À partir des années 70, la France s’est massivement équipée de radiateurs électriques, dont le développement est étroitement lié à celui du nucléaire. Aberration écologique et énergétique, il est pourtant, lui aussi, relancé par le gouvernement, dans le sillage du nucléaire.

En matière de chauffage électrique, la France est la championne incontestée : elle compte sur son territoire autant de « grille-pain » que tous les autres pays européens réunis! Cocorico! Sauf que le développement de ces radiateurs s’est fait dans les années 1970 pour de mauvaises raisons et que, cinquante ans plus tard, le gouvernement cherche à relancer la filière, en même temps qu’il prévoit la construction de nouveaux réacteurs atomiques. Nous connaissons pourtant désormais l’absurdité de ce système. Explications.

À l’origine, il y a le grand plan de nucléarisation du pays dans les années 1970, qui fait suite au premier choc pétrolier. Le cours de l’or noir explose et la France veut sortir de sa dépendance à cette énergie fossile. Pour cela, elle se tourne vers l’atome. C’est le temps du «tout électrique, tout nucléaire», et du discours sur «le nucléaire ou la bougie».

«La priorité, nous la donnons à l’électricité, et dans l’électricité, nous la donnons à l’électricité nucléaire», résume le Premier ministre Pierre Messmer lors d’une allocution télévisée sur l’ORTF le 6 mars 1974. L’État prévoit de construire 4 à 5 réacteurs par an, pendant 20 ans. Un tel plan doit permettre de réaliser des économies d’échelle et de faire monter les compétences nationales dans la maîtrise de cette technologie. Le développement du nucléaire civil a aussi (surtout, diront certains) pour vocation d’alimenter le nucléaire militaire, en produisant du plutonium, indispensable à la bombe atomique.

La France construira finalement un peu moins de réacteurs que prévu, mais en mettra tout de même 58 en service. Ils produiront, sur une année, plus d’électricité que n’en consomme le pays. Pour éponger le surplus de production, l’État et EDF vont encourager l’électrification de certains usages. Ils pensent pour cela avoir trouvé un bon filon : le chauffage. Les foyers sont incités à s’équiper de convecteurs, tout comme les promoteurs immobiliers. Pour ces derniers, c’est une aubaine : les grille-pain sont faciles à installer et représentent un faible investissement – et tant pis pour les locataires qui devront régler les factures.

« Une aberration historique »

Pour Marc Jedliczka, porte-parole de l’association négaWatt (1), le développement des convecteurs électriques en lien avec celui du nucléaire n’est rien moins qu’«une aberration historique». D’abord, parce que le rapport entre l’énergie primaire (celle qu’on trouve dans la nature sous forme de charbon, pétrole, uranium…) et l’énergie finale des convecteurs est très mauvais : il faut utiliser une grande quantité d’énergie primaire pour qu’ils puissent produire de la chaleur.

Mais c’est surtout l’association entre l’atome et les convecteurs qui pose problème. Le nucléaire est une énergie en base – qui produit toute l’année au même rythme – alors que le chauffage électrique, lui, ne fonctionne que durant les périodes de froid.

«Par rapport à des usages réguliers, c’est-à-dire pouvant varier entre jours ouvrés et chômés, mais pratiquement constants quelle que soit la saison, on peut identifier deux usages nettement saisonnalisés : les besoins de chauffage d’une part et les besoins supplémentaires d’éclairage d’hiver d’autre part, explique l’ingénieur et économiste Benjamin Dessus (2). Si l’éclairage d’hiver est responsable de pointes horaires du matin et du début de soirée, elles restent très inférieures en amplitude à l’écart engendré entre été et hiver par le chauffage électrique.»

Des radiateurs au lignite

Le très fort taux d’équipement en radiateurs électriques en France provoque donc des pointes électriques sans égales dans les autres pays européens. Malgré la très forte nucléarisation du pays, les centrales atomiques sont incapables d’y répondre.

Pour bien saisir l’inadéquation entre le nucléaire et les convecteurs, il faut sans doute faire un sort à une vieille confusion, entretenue par les nucléocrates : oui, les centrales produisent plus que ce que nous consommons. Mais la «surproduction» se fait aux beaux jours, lorsque la consommation globale est faible. EDF peut alors exporter son électricité dans les pays voisins – souvent à vil prix car eux aussi ont alors des besoins limités.

En hiver, en revanche, lorsque les millions de convecteurs français fonctionnent pour chauffer les bâtiments, les centrales, si nombreuses soient-elles, sont incapables de répondre à l’appel de puissance réclamée. Pour avoir un ordre d’idée : la puissance totale du parc nucléaire est de 63 GW (Gigawatt). Le 8 février 2012, alors que l’Hexagone était touché par une vague de froid, le chauffage électrique a été responsable, à lui seul, d’une hausse de l’appel de puissance de 40 GW !

«Dans ces périodes-là, on va notamment acheter de l’électricité en Allemagne, faite dans des centrales à lignite, qui est à 1000 g de CO2 par kWh (Kilowatt-heure), c’est-à-dire pire que le charbon classique en termes d’émissions!» détaille Marc Jedliczka.

Changement de thermomètre

À la fin des années 2000, les organisations comme négaWatt réussissent à se faire entendre lors du Grenelle de l’environnement. «On allait enfin se baser sur la physique pour encourager d’autres modes de chauffage», rapporte Marc Jedliczka. La réglementation RT2012 établit ainsi de nouvelles normes pour la construction des bâtiments neufs, et fixe une limite en énergie primaire à ne pas dépasser, par m2 habitable.

Les promoteurs doivent ainsi veiller à bien isoler les logements (ce qui devrait constituer la base de la transition énergétique) et à opter pour des systèmes de chauffage efficients afin de ne pas dépasser une consommation de 50 KWh par m2. De facto, les grille-pain deviennent obsolètes, et les promoteurs équipent leurs bâtiments de pompes à chaleur (3) ou de chauffage au gaz, principalement. La France s’apprête alors à tourner le dos à ses vieux convecteurs, si étroitement et, disons-le, bêtement, liés à la boulimie nucléaire du pays.

Mais le gouvernement, à travers de discrètes décisions, semble vouloir remettre ces fichus grille-pain au centre du jeu. Pour cela, il prévoit d’améliorer arbitrairement le coefficient entre énergie primaire et énergie utile de l’électricité. De 2,58, ce coefficient passerait à 2,30. D’un coup de stylo, le gouvernement améliorerait ainsi le rendement énergétique des chauffages électriques.

Ce changement repose en effet moins sur une réalité que sur un petit tour de passe-passe : au lieu de se baser sur le coefficient réel de notre mix électrique (4), il a décidé de se baser sur celui que nous devrions atteindre grâce au développement d’énergies renouvelables en… 2030 ! Et cela à condition de respecter scrupuleusement la feuille de route fixée par la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), ce qui serait une première.

Parallèlement, il prévoit de diviser par plus de deux les bases de calcul des émissions de CO2 dues aux convecteurs : on estime actuellement qu’ils émettent 180 g de CO2 par KWh, et le gouvernement souhaite le baisser à 79 g. Là encore, on trouve derrière ce nouveau calcul une entourloupe : on ne prend plus en compte le bilan des émissions des KWh marginaux (ceux qui sont directement liés à l’utilisation des radiateurs électriques en hiver, essentiellement produits en Allemagne à base de charbon, comme nous l’avons vu), mais les émissions globales de la production électrique.

Bref, pour masquer son retour en arrière, le gouvernement garde les normes établies, mais change le thermomètre, afin de laisser une plus grande liberté aux promoteurs. Les nucléocrates s’en réjouissent… en dépit du bon sens.

Nicolas Bérard
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1- L’association négaWatt a mis au point un scénario permettant de se passer des énergies fossiles et du nucléaire à l’horizon 2050. https://negawatt.org/index.php
2 – Déchiffrer l’énergie, Benjamin Dessus, éd. Belin, 2014.
3 – Celles-ci fonctionnent également à l’électricité mais nécessitent 5 fois moins d’énergie qu’un convecteur pour produire la même quantité de chaleur.
4 – D’après l’État lui-même, le coefficient actuel est d’ailleurs plutôt de l’ordre de 2,7.

Cet article est extrait du nouveau numéro de L’âge de faire, qui consacre son dossier à la relance de la filière nucléaire. Pour soutenir notre travail, n’hésitez pas:

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