5 milliards, c’est le prix annoncé du programme Linky. Ce sera peut-être un peu moins, sans doute beaucoup plus, mais qu’importe : pour Enedis, le coût final n’a aucune importance. On vous explique tout grâce à cet extrait de la nouvelle édition de « Sexy, Linky ? ».

C’est déjà ça, Enedis-ErDF est formel, le compteur Linky ne vous coûtera rien : l’appareil et sa pose seront pour vous totalement gratuits. Bon, en fait, le terme « gratuit » n’est pas vraiment approprié. Vous paierez cet équipement à travers le Turpe (tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité) qui s’ajoute, chaque mois, à votre facture d’électricité. Voilà pourquoi, plutôt que « gratuit », le gestionnaire du réseau utilise parfois le terme « indolore ». Les 5 milliards étant amortis sur vingt ans et répartis entre les 35 millions d’abonnés, cela ne représente que quelques euros par an et par foyer. Vue comme ça, Enedis a raison, l’opération est indolore, comme l’arrachage d’une dent après que le dentiste vous a bien endormi la gencive. La douleur est moins intense, plus diffuse, mais le résultat est le même : un trou dans votre dentition dans un cas, et des milliards d’euros dépensés pour un projet nuisible dans l’autre.
[…] La logique veut qu’avant de se lancer dans une telle aventure les dirigeants d’Enedis-ErDF, pas complètement barjots, aient pris le temps de la réflexion. Ils l’ont certainement fait, mais sans trop avoir à se soucier du coût réel de l’opération. Car là réside sans doute une donnée fondamentale pour expliquer le lancement de ce projet : Enedis-ErDF ne prend absolument aucun risque financier. Mieux : quoi qu’il arrive, l’entreprise sera intégralement remboursée de ses dépenses et touchera même des intérêts sur celles-ci ! Voici comment.

Linky n’a rien de gratuit

La quasi-totalité des revenus d’Enedis-ErDF (95 %) provient directement du Turpe, le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité, que nous payons tous. Or, comment est calculé le Turpe ? Tous les quatre ans, Enedis présente à la CRE son prévisionnel pour les années à venir, avec ses dépenses courantes et son programme d’investissements. À partir de là, les matheux de la CRE se mettent au travail pour fixer un Turpe assurant des revenus suffisants à l’entreprise. En 2015, lorsqu’ils ont élaboré le Turpe 5, ils ont donc intégré dans leurs calculs les 5 milliards d’euros destinés au Linky et ajusté le tarif final en fonction. Sans surprise, nous allons devoir tous payer le programme Linky, qui n’a donc rien de gratuit.
Grâce à ce fonctionnement, Enedis jouit d’une position unique. Si, dans trois ans, on s’aperçoit que l’aventure Linky coûte 10 milliards au lieu des 5 prévus, cela ne posera aucun problème à l’entreprise : la CRE augmentera le Turpe en conséquence. Directeur général d’un cabinet de conseil, Christian Escallier, spécialiste de l’analyse financière, explique que « cela va encore plus loin » : « Le Turpe prend en compte le fait que Enedis va devoir, pour Linky, lever 5 milliards. Il lui paye donc le coût de la dette, avec un taux d’intérêt ». Dans une délibération du 17 juillet 2014, la CRE a fixé ce taux d’intérêt à 7,25 %, auquel elle a ajouté deux primes, la première portant sur le respect des coûts d’investissement et du calendrier de l’opération, la seconde sur la qualité du service apporté par le petit boîtier. Si tout se passe comme prévu, Enedis aura ainsi droit à un taux d’intérêt de 10,25 % sur chacun des milliards dépensés.
Et si Enedis ne respectent pas ses engagements et que Linky ne tient pas ses promesses, adieux les primes ! La CRE a même prévu des pénalités mais précise que « le montant total des pénalités ne pourra conduire à une rémunération globale du projet inférieure au taux de base [de 7,25 %] diminué de 200 pbs [points de base] ». Si la CRE décidait de sanctionner Enedis, elle lui accorderait donc un taux d’intérêt de « seulement » 5,25 %. Or, rappelle Christian Escallier, « grâce au Turpe les investissements de Enedis sont parfaitement sécurisés, l’entreprise ne prend aucun risque. Si elle devait emprunter de l’argent, elle le ferait à un taux compris entre 1 et 1,5 % ». Ainsi le patron d’Enedis a certainement l’un des jobs les plus enviables au monde : si le grand chef jette 10 milliards d’euros pas la fenêtre, on lui en remboursera entre 10,5 et 11 milliards.

Ce texte est un extrait de la nouvelle édition de « Sexy, Linky ? », de Nicolas Bérard, co-édité par L’âge de faire et Le passager clandestin, 108 pages, 5 euros.

Pour le commander, cliquez ici.