Patrick Herman estime avoir été personnellement ciblé par le sous-traitant d’Enedis, 5 COM, qui est venu remplacer son compteur par un Linky avec une grande violence. Il a déposé plainte et exige qu’on lui réinstalle son ancien compteur.


Tu as déposé une plainte en référé pour faire retirer le compteur Linky qui a été installé chez toi contre ton consentement. Peux-tu nous rappeler les circonstances dans lesquelles ont débuté cette affaire ?
J’habite sur la commune de Nant, dans le Sud-Aveyron, je suis paysan retraité et par ailleurs journaliste indépendant. Depuis des mois, je suivais les infos concernant le déploiement des compteurs Linky et je m’étais fait mon opinion sur la question.
Vers le 10 septembre 2017, un employé de la société 5 COM de Millau est venu pour remplacer le compteur de ma voisine. Nous étions cinq personnes du hameau à avoir, dès la fin juillet, envoyé une lettre recommandée pour refuser le remplacement de nos compteurs en place (en parfait état de marche). Ce courrier était affiché sur les portes de nos coffrets électriques respectifs. Chez ma voisine, il avait été arraché par un salarié d’Enedis venu accompagner le sous-traitant. Devant notre opposition groupée (uniquement verbale, bien sûr), le poseur de compteur a appelé son responsable qui a décidé de venir de Millau et d’appeler les gendarmes.
S’en est suivie une heure de palabres durant laquelle nous avons expliqué les raisons de notre refus. Le compteur n’a pas été posé chez ma voisine, malgré les intimidations répétées du responsable de 5 COM : « vous allez payer la relève du compteur », « on va vous couper le courant », « on va porter plainte »…

Et lorsqu’ils sont revenus, ils avaient apparemment ciblé ton compteur, précisément…
Quinze jours plus tard, le lundi 25 septembre, j’ai entendu une voiture arriver dans le hameau à 8 heures du matin. Pas plus que ma voisine, je n’avais été prévenu de l’intervention. Le responsable de 5COM Millau est arrivé, accompagné de son employé, en criant : « on va vous le mettre ! ». Il a arraché la lettre affichée puis attrapé un gros pot de fleur qui était devant le coffret électrique et l’a cassé en l’envoyant à deux mètres de là. Comme je m’étais assis devant le coffret électrique, il m’a alors agressé pour me dégager de ma position et, ce faisant, m’a blessé d’un coup de tournevis à la main gauche. Puis, son employé a ouvert tellement fort la porte du coffret qu’il l’a cassée en deux morceaux. Pendant que son employé changeait le compteur, il répétait sans cesse : « chez vous, c’est le mental qui ne va pas, on vous connaît monsieur ! » Quand je lui demandais des explications, il répondait : « je ne parle pas avec vous monsieur ».
Puis ils sont repartis, avant que les gendarmes, prévenus par ma voisine, n’arrivent. J’ai déposé plainte pour violence et dégradation l’après-midi, une plainte qui a été classée sans suite par le Procureur de la République en janvier 2018, les faits n’ayant « pu être clairement établis par l’enquête » (sic).
Je conclus de cet épisode que j’ai été ce jour-là « ciblé » car identifié comme un « meneur » quinze jours avant. On sait bien que pour ce genre de personnage, il y a toujours un chef, un responsable ou un meneur. À la suite de cette affaire, les choses ont bougé au plan local avec la constitution d’un collectif à Millau, une prise de position de cette même municipalité en février 2018 enjoignant Enedis ou ses sous-traitants de tenir compte des refus des citoyens de la commune, une intervention des gendarmes à St Rome de Cernon demandant aux poseurs de 5COM de quitter les lieux devant le refus des habitants, etc.

[Sur la brutalité des installateurs, lire aussi notre article : Un installateur violenté, Enedis court toujours.]

Quelles sont les principales raisons de ton opposition au compteur Linky ?
Tout d’abord la manière dont ce déploiement de Linky s’est déroulé. Malgré les acrobaties sémantiques d’Enedis sur le caractère « obligatoire » du Linky (le refus n’est passible d’aucune sanction de par la loi), il s’agit bien à mes yeux d’une intrusion au sein de notre vie domestique, soutenue par les pouvoirs publics et sans aucune consultation préalable des citoyens. L’objectif est de récupérer des données qui, évidemment, feront l’objet d’une marchandisation. Ce traçage permanent, cette surveillance électronique de nos vies privées laissent présager des lendemains où les fins policières ou commerciales régleraient le quotidien de nos sociétés. Et personne ne me fera croire qu’Enedis investit de 5 à 7 milliards d’euros (mais la facture sera sans doute plus salée) pour que nous fassions des économies d’énergie. Je pense être capable de lire les chiffres qui s’affichent sur mon compteur et de réfléchir à mon équipement électrique sans être assisté par une prothèse sans fil.
Ensuite, c’est une aberration du point de vue écologique. 35 millions de compteurs qui marchent à la casse ? Bravo… Et quelle dilapidation de ressources rares et d’énergie pour la fabrication de ces Linky et des 700 000 concentrateurs ! Tout ça pour recueillir les données captées et les transmettre vers des data centers dont on sait qu’ils représentent une part non négligeable de la consommation d’électricité dans notre pays. Sans compter que le budget de mise en place de ces compteurs est intégré dans la loi de transition énergétique, ce qui fera toujours cela de moins pour d’autres actions réellement indispensables.
Sur le plan de la santé publique, il est clair qu’aucune étude n’a été menée sur le sujet, une fois de plus. Le problème n’est pas de comparer le Linky et ses courants porteurs en ligne (CPL) à, par exemple, la wi-fi. Il s’agit de réaliser que cela va s’ajouter au brouillard électromagnétique ambiant, pour une efficacité énergétique illusoire.

Quels sont les points sur lesquels s’appuie ton avocat ?
Il y a quatre fondements juridiques à l’assignation en référé qui a été délivrée fin mai à Enedis, et qui vise à obtenir le retrait du compteur Linky qui m’a été imposé et à remettre l’ancien compteur. Sans entrer dans les détails : le non-respect du droit de propriété de mes données ; le non-respect de ma vie privée ; le principe d’inaliénabilité des biens du domaine public (puisque les compteurs appartiennent aux collectivités locales) ; enfin les risques sanitaires.

Je crois savoir que c’est un avocat habitué à ce genre de combat du pot de fer contre le pot de terre. Quelle est sa vision du dossier ?
Je connais Me François Lafforgue depuis près de vingt ans et nous avons partagé bien des batailles de ce genre, par exemple sur l’amiante et sur les pesticides. Il est notamment l’avocat de Paul François dans son combat contre Monsanto, ainsi que des salariés de Triskalia, intoxiqués gravement dans les stockages de céréales en Bretagne. J’ai totalement confiance en lui, ce qui ne veut pas dire que nous allons gagner à coup sûr !

Quand sera rendue la décision ?
Nous attendons un audiencement d’ici fin juin, mais rien n’est jamais sûr. C’est de toute façon une histoire qui va durer, peut-être jusqu’en Cour de Cassation.

Ta plainte est soutenue par l’association Priartem. Concrètement, qu’est-ce que ça apporte à ta démarche ?
À ma connaissance, c’est la première plainte déposée avec le soutien d’une ONG, Priartem en l’occurrence, qui est reconnue d’utilité publique tant dans le domaine de la santé que dans celui de l’environnement. Leur appui va être important et concrètement, si leur réunion de bureau du mois de juin le décide, Priartem devrait se charger de l’appel à soutien financier qui sera lancé et que nous ferons circuler dans tous nos réseaux, car tout cela n’est pas « indolore » financièrement parlant !
Propos recueillis par Nicolas Bérard