Linky

Linky, c’est pas humain…

Ou quand les nouvelles technologies encouragent une commercialisation inhumaine de l’énergie.

« Avant, on partait en tournée le matin avec des ordres de coupure pour impayés, nous explique Gilbert Benhamou, secrétaire général de la CGT-énergie de Marseille. C’était une liasse de fiches, en papier, et on allait sonner chez les gens concernés pour leur expliquer. Autant dire que ce n’était pas agréable… Mais la plupart du temps, on arrivait à s’arranger. On pouvait par exemple remettre sa fiche sous la pile pour donner un répit supplémentaire à la personne. Quand on revenait quelques jours plus tard, elle avait généralement réussi à trouver l’argent nécessaire, et on avait ainsi évité une coupure. D’autres fois, la personne pouvait nous donner un chèque en nous demandant d’attendre une semaine avant de l’encaisser. Entre-temps, on faisait semblant d’avoir égaré sa fiche… Finalement, tout le monde était content, car on avait quand même un excellent taux de recouvrement, et on entretenait de bonnes relations avec les usagers. Mais aujourd’hui, ces petites combines ne sont plus possibles ! »

En cause : la numérisation des procédures. Les agents partent désormais faire leur tournée avec un boîtier informatique. Ils sont tracés, géolocalisés, et, tout étant informatisé, ne peuvent plus se livrer à de petits tours de passe-passe avec leurs papiers pour épargner les usagers du réseau.

Un risque réel d’augmentation des coupures

Les compteurs communicants de gaz et d’électricité accentuent encore ce processus de marchandisation de l’énergie dans lequel les usagers deviennent de simples clients. Ainsi, avec Linky, il n’est même plus nécessaire d’envoyer un agent sur le terrain : la coupure peut se faire à distance, par informatique. Le Médiateur de l’énergie a pourtant fixé un cadre pour obliger Enedis à se déplacer physiquement sur le lieu d’une coupure, afin d’en informer préalablement les occupant·es.

Mais, note UFC-Que Choisir (pourtant favorable au compteur Linky), « Enedis n’a pas une obligation de résultat et n’est donc pas tenu de rencontrer le consommateur, ni même de laisser systématiquement un avis de passage en cas d’absence. Pire, alors qu’avec les anciens compteurs, la réduction de puissance, qui limite fortement les usages, nécessitait le déplacement d’un agent d’Enedis, avec le Linky cette procédure se fait à distance, sans information supplémentaire du gestionnaire ou du fournisseur. Il existe donc un risque réel d’augmentation des coupures d’électricité pour impayés (plus de 475 000 en 2016), sans que, dans bien des cas, les consommateurs n’en soient correctement avertis et puissent le cas échéant régulariser leur situation ».

Des agents, pas des robots…

Ce à quoi le président du directoire d’Enedis, Philippe Monloubou, a répondu qu’il était « tout aussi possible auparavant, si ce n’est que c’était un déplacement, d’intervenir sur un compteur ou sur l’installation d’un client sans le prévenir ». Un raisonnement qui pourrait tenir la route à condition de considérer que les agents sont de simples robots dénués de tout sentiment…

Pour détourner ce genre d’embarras, les concepteurs du Linky ont mis au point un système qui permet de « faire des offres à quantité limitée par l’envoi d’ordres de coupures ». Si vos revenus ne vous autorisent une dépense que de 30 euros d’électricité par mois, il vous sera bientôt proposé des abonnements ajustés à votre budget : dès lors que vous aurez consommé les kilowatt-heures correspondants à cette somme, l’électricité sera coupée, et vous finirez le mois dans le noir. Une innovation qui montre à quel point le secteur de l’énergie, désormais concurrentiel, s’est éloigné de la mission qu’il s’était donné après-guerre à travers EDF-GDF : permettre à l’ensemble de la population d’avoir accès à l’énergie.

Nicolas Bérard

Cet article est directement extrait du n° 137 du journal L’âge de faire. Monté en Scop (société coopérative), ce mensuel appartient à ses seul-e-s sept salarié-e-s (pas de Xavier Niel ni de Matthieu Pigasse parmi eux…), refuse la publicité et n’est affilié à aucun parti politique ou autres organisations. C’est cette indépendance qui lui permet de traiter aussi librement le sujet de l’électrohypersensibilité que celui des OGM, du nucléaire, ou du compteur Linky. Pour permettre à cette presse libre et indépendante d’exister, un seul réflexe :

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