énergie

Hausse de l’électricité : si les Gilets jaunes savaient…

La hausse du diesel, prétendument destinée à financer la transition énergétique, a déclenché le mouvement des Gilets jaunes. S’ils savaient au nom de quoi leur facture d’électricité a augmenté de 6% en juin, et d’encore 1% au 1er août…

En octobre, la hausse du prix du diesel a lancé le mouvement des Gilets jaunes. Le déclenchement de ces manifestations a surpris tout le monde. Après tout, il ne s’agissait là que d’une énième petite manœuvre d’un gouvernement cherchant, une fois de plus, à faire payer sa politique au plus grand nombre en épargnant les plus aisé·es.

Énervant, certes… Mais alors, que dire de la hausse du prix de l’électricité ? Impossible, pour le coup, de parler d’une simple «maladresse», ni même d’une «petite manœuvre». Il s’agit là du résultat d’une politique néolibérale orchestrée et défendue par les gouvernements successifs depuis deux décennies. À chaque «réforme», les ministres expliquaient que les usagers y gagneraient, que leurs choix étaient parfaitement logiques et tout simplement inéluctables.

Trahison ou incompétence ? L’observation des raisons de la hausse de 5,9% du tarif réglementé d’électricité, qui a pris effet en juin, de même que celle de 1,23% intervenue le 1er août, montre, en tout cas, que le système marche aujourd’hui sur la tête, et que ce pourrait être pire demain. «Les technocrates, si on leur donnait le Sahara, dans cinq ans il faudrait qu’ils achètent du sable ailleurs», avait prévenu Coluche. On leur a quand même confié EDF-GDF. Voyons ce qu’ils en ont fait…

Une concurrence artificielle

Petit rappel. Jusqu’en 2007, l’établissement public EDF – amputé en 2004 de son activité «gaz» suite à sa scission avec GDF – était en situation de monopole, conformément au souhait exprimé et mis en œuvre par le Conseil national de la résistance, en 1946. Et voilà que le gouvernement décide d’ouvrir le marché à la concurrence (1).

La décision n’est pas bien compliquée à vendre à l’opinion publique : la concurrence, par nature, va permettre de tirer les prix vers le bas, et les usagers seront donc forcément gagnants. Les grands médias ne mouftent pas. Ils commencent même la plupart de leurs reportages consacrés à cette évolution par un souriant «Bonne nouvelle!» (2) Ce que ni eux, ni le gouvernement, ne viennent souligner, c’est que cette concurrence est totalement artificielle, puisque aucun de ces nouveaux acteurs ne produit le moindre kilowatt d’électricité, ou si peu. Ils achètent donc de l’électricité sur le marché de gros et la revendent à leurs client·es, en prenant évidemment une marge au passage.

Mais un problème se pose rapidement à eux : grâce à ses centrales nucléaires, les coûts de revient de production d’électricité d’EDF sont souvent moins élevés que ce que propose le marché (3). Les boîtes privées rivalisent donc trop difficilement avec l’opérateur historique, ce qui ennuie l’État, et l’Union européenne – qui n’est jamais bien loin lorsqu’il s’agit de torpiller un service public. C’est alors que les «technos» du gouvernement Fillon mettent en place l’Arenh (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique).

Le principe : comme les centrales ont été construites avec de l’argent public, il serait dommage d’en faire profiter aussi facilement les citoyen·nes. EDF est donc contraint de vendre, à ses concurrents, et à prix «coûtant» (en l’occurrence 42 euros le MWh), jusqu’à un quart de sa production nucléaire. Pour les privés, c’est du pain béni : quand le cours de l’électricité dépasse les 42 euros sur le marché européen, ils profitent des infrastructures de leur principal concurrent…

Champagne pour le privé

Précisons aussi – car les «technos» pensent à tout – que ce dispositif s’ajoute à celui des tarifs réglementés de l’énergie, les fameux tarifs bleus. Le petit jeu, pour permettre à la concurrence de se faire une place, est donc le suivant : la Commission de régulation de l’énergie (Cré) fixe un prix A auquel EDF doit vendre à ses concurrents. Et un prix B auquel EDF doit vendre à ses client·es. L’objectif, c’est de conserver un écart suffisant pour que les sociétés privées puissent revendre leur électricité à un prix C, compris entre A et B, et damer ainsi le pion à EDF tout en réalisant des bénéfices suffisamment confortables.

Pour résumer, l’opérateur historique doit fournir les armes et les munitions à ses concurrents afin que ceux-ci puissent lui tirer dessus en sirotant une coupe de champagne. Mais évidemment, on ne vous l’explique jamais comme ça. Le Conseil d’État, par exemple, préfère expliquer qu’il s’agit de donner «la faculté pour un opérateur concurrent d’EDF – présent ou entrant sur le marché de la fourniture d’électricité – de proposer, sur ce marché, des offres à prix égaux ou inférieurs aux tarifs réglementés». C’est tout de suite moins énervant…

Vous connaissez les entreprises privées : les politiques publiques mises en place pour les aider ne sont jamais suffisantes. Il est vrai que, comme tout le monde ou presque se fournit au même endroit et au même tarif, il faut se distinguer de ses concurrents autrement que par les prix proposés. Et cela passe principalement par de la publicité, de (fausses) offres vertes, un démarchage téléphonique forcené, du porte-à-porte, etc. Sans compter qu’il faut rémunérer les actionnaires. Tout cela a un coût et fait, indirectement, grimper le prix du KWh proposé aux client·es. Les bienfaits de la concurrence, sans doute…

EDF trop compétitif

Et puis, un nouveau problème s’est posé en 2018 : le cours de l’électricité a flambé sur le marché de gros. Selon la Cré, alors qu’ils pouvaient encore compter sur un prix moyen de 41 euros/MWh en janvier 2018, les fournisseurs «alternatifs» devaient débourser 59 euros en décembre. Ils se sont donc massivement tournés vers EDF pour se procurer de l’électricité moins chère disponible grâce au dispositif Arenh.

À tel point qu’ils ont dépassé le plafond des 25 % qui leurs sont réservés et ont donc été contraints de se fournir, en partie, sur le marché de gros. EDF, pendant ce temps, bénéficiait d’une certaine stabilité de ses coûts de production, puisque l’entreprise possède ses centrales. De quoi redonner une petite longueur d’avance à l’opérateur historique, ce qui, pour la Cré, était intolérable.

Constatant que, contrairement à ses concurrents, EDF n’avait pas eu à subir les hausses du cours de l’électricité, la commission lui a imposé d’augmenter ses tarifs. Et voilà comment, pour permettre aux entreprises privées de continuer à faire leur beurre, elle a décidé d’augmenter les tarifs bleus d’EDF de près de 6 % ! Il en va de même pour la dernière augmentation en date, en l’occurrence de 1% début août.

Dans le même temps, la Cré a souhaité sonner le glas de la position dominante d’EDF et a préconisé de loger l’opérateur à la même enseigne que ses concurrents en ce qui concerne l’Arenh. Et qu’importe si les centrales lui appartiennent !

Même la Direction de la concurrence en a perdu son latin, observant que les tarifs bleus auraient dès lors l’effet inverse de celui pour lequel il ont été créés. Dans un avis rendu en janvier, la DGCCRF (4) note ainsi que «ces dispositions conduiraient à privilégier un mode de fixation des tarifs réglementés de vente, dont les ménages sont les principaux bénéficiaires, qui pourrait porter atteinte à l’objectif de modération et de stabilité des prix de l’électricité que la loi assigne à ces tarifs».

Menace sur les derniers vestiges d’un service public

L’histoire ne s’arrête pas là : si les hauts fonctionnaires sont grassement payés, c’est pour avoir des idées que nous n’aurions pas pu avoir nous-mêmes. Et là, ils ont été particulièrement balaises pour mettre au point un plan, qu’ils surnomment d’ailleurs «le projet Hercule».

Présenté le 20 juin aux syndicats du groupe, celui-ci vise à scinder l’entreprise en deux entités : d’un côté, «EDF bleu» regrouperait la branche nucléaire et les barrages hydroélectriques, ainsi que RTE (Réseau de transport d’électricité) ; de l’autre, «EDF vert», qui récupérerait les moyen de production d’électricité renouvelable (hors hydroélectricité), la branche de services Dalkia, le distributeur Enedis ainsi que la branche «commercialisation de l’électricité».

De quoi satisfaire la Cré : il n’y aurait ainsi plus aucune différence entre le fournisseur EDF et les autres, puisque plus aucun n’aurait de production digne de ce nom. Bref, ce serait tout bonnement la fin du modèle d’opérateur intégré et des derniers vestiges d’un service public.

Et, devinez quoi ? EDF vert, qui, à l’exception des barrages, récupérerait toutes les branches les plus juteuses et prometteuses du groupe, s’ouvrirait aux capitaux privés. À l’inverse, EDF bleu serait nationalisé. Le gouffre des EPR de Flamanville et d’Hinkley Point en Angleterre, ainsi que les coûts de démantèlements et de carénage (100 milliards d’euros d’ici 2030 selon la Cour des comptes), seraient ainsi assumés par l’État. De quoi faire flamber aussi bien la feuille d’impôts que la facture d’électricité. Merci les gars !

Nicolas Bérard

1 – Lire à ce sujet L’âge de faire n° 137, avec son dossier consacré à l’énergie.

2 – Voir Main basse sur l’énergie, de Gilles Balbastre, en co-production FNME-CGT / Là-bas si j’y suis. En accès gratuit ici.

3 – Notons que le coût des futurs démantèlements n’est pas pris en compte.

4 – Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes.

Cet article est directement extrait du n° 143 du journal L’âge de faire. Monté en Scop (société coopérative), ce mensuel appartient à ses seul-e-s sept salarié-e-s (pas de Xavier Niel ni de Matthieu Pigasse parmi eux…), refuse la publicité et n’est affilié à aucun parti politique ou autres organisations. C’est cette indépendance qui lui permet de traiter aussi librement le sujet de l’électrohypersensibilité que celui des OGM ou du nucléaire. Pour permettre à cette presse libre et indépendante d’exister, deux possibilités :

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