Linky

“Éliminer l’humain de la prise de décision”

Le groupe grenoblois Pièces et main d’œuvre tente de nous alerter depuis vingt ans sur l’arrivée d’un «techno-totalitarisme» en train de prendre forme sous nos yeux. Le compteur Linky et la lutte qui s’est organisée contre lui a accéléré la prise de conscience.

L’âge de faire : Cela fait de nombreuses années que vous alertez sur «l’enfer vert» et les dangers de la smart city (ville intelligente). On a l’impression que Linky a favorisé la prise de conscience autour de ces enjeux. Est-ce qu’on peut dire que ce compteur, présenté comme «la première pierre des smart grids» (réseaux intelligents), a finalement révélé aux yeux du grand public un projet global de société, celui de la «ville intelligente» et de tout ce qui l’accompagne ?

Pièces et main d’œuvre : L’incarcération de «l’homme-machine» dans le «monde-machine» : c’est ainsi que nous avons résumé, depuis vingt ans, la trajectoire de l’emballement technologique. D’une part, le projet transhumaniste d’ «automachination» de l’humain, d’autre part, la «planète intelligente» et ses déclinaisons : objets connectés, big data, smart city, smart home, etc. Les deux sont liés, par l’interface électronique des individus avec leur «technotope» : le smartphone, clé d’accès aux services urbains, administratifs, de santé, de consommation, laissera sans doute la place à des dispositifs incorporés – plus pratiques. Le tout, désormais, sous la bannière promotionnelle de la transition écologique, en fait une transition numérique liberticide qui n’a rien d’écologique : l’enfer vert.

Quand nous expliquions le projet de «planète intelligente» conçu par IBM à la fin des années 2000, en prenant pour exemple l’arrivée imminente de compteurs d’électricité communicants, on nous écoutait avec circonspection. Cela semblait improbable, ou trop abstrait. Comme souvent, il a fallu que Linky soit déployé pour qu’une part de l’opinion s’y oppose. C’est ainsi que les mouvements d’opposition réagissent au lieu d’anticiper, perdent le bénéfice de l’avance et la force de l’élan. Mais c’est la règle : avant, on n’en est pas là, après on n’en est plus là.

Nous avons été les premiers heureusement surpris du mouvement de refus des capteurs communicants, de son ampleur et de sa teneur. Cependant, nous peinons à faire comprendre pourquoi, à nos yeux, le vrai sujet de Linky c’est la «ville intelligente», et le pilotage centralisé de nos villes et de nos vies par la machinerie cybernétique. Il est plus facile de s’inquiéter pour sa santé, sa facture et la sécurité de son installation électrique (des questions pertinentes, mais qui n’ont rien de spécifique).

Si le thème de la «ville intelligente» progresse au sein du mouvement anti-Linky, nous ne sommes pas certains qu’il touche le grand public. Cela dit, Linky est un bon «objet pédagogique pour une leçon politique» : on tire sur le fil et on aboutit aussi bien à l’invention de la «houille blanche» (Ndlr : qui consiste à transformer l’énergie des chutes d’eau), qu’au nucléaire et au tout-connecté. À partir de cet objet insignifiant qu’est un compteur, on peut démonter la société électrique et numérique ; en faire l’histoire, en décrypter les enjeux économiques, politiques, sociaux ; et réfléchir sur les raisons et moyens de s’en affranchir.

Quels sont les principaux griefs que vous faites aux «villes intelligentes» ?

PMO : La «ville intelligente», ou «ville-machine», est le produit du numérique et de la densification –provoquée– des populations urbaines (la «métropolisation»). Elle réalise, au sens propre, le projet cybernétique –de kuber en grec, qui signifie «pilote». Il s’agit d’éliminer l’humain de la prise de décision, individuelle ou collective, en le remplaçant par le pilotage centralisé et automatisé de la vie urbaine, dans laquelle nous sommes traités comme des flux et des stocks.

Ce projet est rendu possible par l’interconnexion de tous les objets connectés (smartphones, GPS, tablettes, etc.), des capteurs et des puces RFID disséminés dans le mobilier et l’environnement urbains, des réseaux (smart grids), des systèmes de «billettique» des transports, des caméras de vidéosurveillance avec ou sans reconnaissance faciale et lecture de plaques d’immatriculation, le tout supervisé par une «cyber-tour de contrôle». Laquelle peut accélérer ou ralentir les flux (y compris votre propre rythme de marche dans une station de métro*), les orienter dans telle direction, déclencher des dispositifs (éclairage, feux de signalisation, ouverture/fermeture de stations de métro), parmi d’autres automatismes, en fonction des données collectées massivement et analysées en temps réel (le nombre de smartphones détectés dans telle rue, ou le temps d’évacuation d’un quai de gare, par exemple).

Cette description révulse tout être humain sensible et attaché à la liberté, à une certaine aisance de la vie quotidienne –c’est-à-dire de moins en moins de gens. De même que les algorithmes d’Amazon influencent vos choix de lecture, ou que Facebook enferme ses membres dans des cercles d’intérêt limités, détruisant toute initiative ou découverte impromptue d’autre chose, la «ville intelligente» nous prive de notre libre arbitre de façon insidieuse.

Au motif de tout rationaliser, elle tend à éliminer l’imprévu, le hasard, ce qui fait le sel de la vie. Chacun constate à quel point déjà ces systèmes, présentés comme plus pratiques, compliquent à l’inverse toute démarche. C’est que la débrouille, l’improvisation et le lien humain en sont exclus. Plus d’arrangements ni de souplesse. Essayez de négocier avec l’automate de la SNCF, ou avec la plateforme Linky.

Comme dans la voiture autonome, nous sommes sommés de devenir le passagers de notre propre vie. L’humain, c’est l’erreur, et le «monde-machine» ne tolère pas d’erreurs.

Ce que vous expliquez très bien à travers vos textes, c’est que cette orientation vers les «smart cities» et le monde ultra-connecté n’a jamais été discutée démocratiquement. Elle se met pourtant en place… Est-ce que la lutte contre Linky est aussi une lutte pour plus de démocratie ?

PMO : Que Linky soit un objet connecté imposé, à domicile qui plus est, renforce l’opposition qu’il suscite. Beaucoup de gens détestent cette intrusion forcée. À cette occasion, ils prennent conscience de ce que nous appelons le «techno-totalitarisme». Nulle loi ne vous contraint à acheter un téléphone portable ou un ordinateur, cependant votre vie se complique, au point de devenir presque impossible, si vous ne vous soumettez pas aux technologies de votre époque. À moins de renoncer à toute vie sociale et notamment à la recherche d’un emploi.

Non seulement chacun est contraint de s’adapter, mais en outre, nulle délibération collective n’a décidé de telle innovation. Il est entendu que l’Histoire, c’est l’histoire du progrès, et qu’on n’arrête pas plus l’une que l’autre. Le progrès considéré du seul point de vue techno-scientifique, et non humain ou social, est déterminé par ceux qui maîtrisent les moyens ou machines (en grec, mekhanè) de la puissance : les experts, ou plutôt les technocrates. Le gouvernement de l’expertise est l’inverse de la démocratie. Il s’agit, suivant le mot de Saint-Simon (1760-1825), de «remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses». Il n’y a pas de doute, l’opposition à Linky et aux capteurs communicants est un mou- vement démocratique et «anthropologiste».

Pensez-vous que l’opinion, alertée grâce à Linky, va étendre sa lutte au-delà du compteur et refuser, plus globalement, ce projet de «monde intelligent» ?

PMO : Nul ne peut prévoir les effets d’une révolte d’opinion. Elle peut être l’étincelle qui met le feu à la plaine ou un simple feu de paille. Mais dans tous les cas, celle-ci élargit la conscience de la déshumanisation et de la «machinisation» qui en est le corollaire. Elle prépare au minimum les conditions d’un mouvement plus large et plus radical.

Il faut pour cela que les éléments les plus actifs et les plus radicaux du mouvement anti-Linky creusent leur critique du projet de société sous-jacent aux compteurs communicants ; et qu’ils soient capables de partager cette critique avec l’ensemble de la société. Parmi les perspectives figurent la question des objets connectés, celle de la 5G et au-delà, tout bonnement, la société électrique qui, à elle seule, mérite une enquête complète de ses origines à nos jours. Il n’y aura pas de «planète intelligente» sans la 5G.

Celle-ci permet l’interconnexion générale, le déploiement des voitures autonomes (électro-nucléaires) et des milliards d’objets connectés entre eux et à internet, censés fonctionner à notre place. La seule critique des nuisances sanitaires de la 5G, quoique justifiée, laisse intact ce projet de «monde-machine». Tout ce que demandent les «hommes-machines», c’est qu’on ne leur fasse pas de mal. Ce que nous voulons nous, c’est ne pas devenir des «hommes-machines». C’est donc d’un point de vue politique et anthropologique qu’il faut attaquer cette question politique et anthropologique.

Recueilli par Nicolas Bérard

* Ce dispositif est utilisé notamment dans le métro de Londres où, selon l’af- fluence et les besoins d’écoulement des flux, les machines (distributeurs de bil- lets, portillons automatiques) accélèrent ou ralentissent le rythme des piétons. En somme, la station de métro est pilotée selon des principes de la mécanique des fluides. Cet exemple figure dans un documentaire Les villes du futur diffusé par Arte en 2015.

Cet article est directement extrait du n° 141 du journal L’âge de faire. Monté en Scop (société coopérative), ce mensuel appartient à ses seul·e·s sept salarié·e·s (pas de Xavier Niel ni de Matthieu Pigasse parmi eux…), refuse la publicité et n’est affilié à aucun parti politique ou autres organisations. C’est cette indépendance qui lui permet de traiter aussi librement le sujet de l’électrohypersensibilité que celui des OGM ou du nucléaire. Pour permettre à cette presse libre et indépendante d’exister, un seul réflexe :

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