Les personnes électrohypersensibles (EHS) et chimicosen­sibles (MCS) pourront-elles être accueillies à l’abri des ondes, à Durbon ? Ce site, dans les Hautes-Alpes, propriété de la Caf (Caisse d’allocations familiales) de Marseille, va être mis en vente prochainement. Pour Philippe Tribaudeau, membre de l’Association zone blanche, il est grand temps que ce projet, lancé il y a 9 ans, aboutisse. Un entretien du journal L’âge de faire.

L’âge de faire : Où en est le projet ?

Philippe Tribaudeau : On va répondre à l’appel d’offres de la Caf pour 67 hectares, 17 bâtiments et 7 000 m² habitables. On aura la réponse en avril. Ce projet est en route depuis décembre 2010. On avait déjà remporté l’appel d’offres en 2015, mais l’Associa­tion zone blanche (AZB) n’avait pas 800 000 euros pour acheter. Aujourd’hui, on est adossés à un bailleur social, Soliha (Solidarité habitat), qui va apporter les 800 000 euros pour acheter et 2 à 3 millions pour faire les travaux. L’Association zone blanche sera gestionnaire du lieu.

Hébergement, suivi médico-social, soutien psychologique… Durbon va répondre à ces différents besoins ?

P.T. : Il y aura trois unités pour faire de l’accueil, à moyen et long terme, de personnes très électrosensibles, dans des lieux très proté­gés. Il y aura une unité d’accueil, à court et moyen terme, pour des gens qui sont tombés dans l’électrosensibilité et n’ont pas d’endroit pour vivre. Il y aura aussi un Centre européen de recherche sur les EHS et MCS. On pourra venir à Durbon pour des séjours de vacances. Durbon proposera un suivi médical et une expérimenta­tion, dans la mesure où les gens seront volontaires. Le projet sou­haite mélanger habitat social et accession à la propriété.

S’extraire de la société, est-ce vraiment la solution pour les EHS et les MCS ?

P.T. : C’est lourd et angoissant d’être confronté à une maladie inconnue qui t’oblige à demander tellement aux autres, que tu finis par t’exclure. Tu ne peux pas demander à tout un quartier d’arrêter le wifi. Si tu fais peser ta maladie sur les autres, les gens sont heureux quand tu t’en vas.

On ne demande pas que le monde change, on ne va pas bloquer l’évolution des nouvelles technologies, mais on demande qu’on nous laisse vivre quelque part. On peut penser qu’on va y arriver. En revanche, arrêter le wifi dans les centre-villes, c’est impossible. Personne ne nous veut du mal, mais tout le monde nous en fait.

Le projet Durbon va fournir, pour la première fois, l’occasion d’étudier la maladie…

P.T. : Sur le site, les EHS et MCS formeront une cohorte d’une cinquantaine de personnes qui permettra de faire des études sur le long terme. Il n’y a pas d’étude scientifique rigoureuse sur les EHS et MCS.

Actuellement, on constate que certaines personnes vont mieux en suivant par exemple un certain régime alimentaire, mais quand tu es électro ou chimico sensible, aucun médecin ne te prend en charge. Chacun fait son chemin de croix.

Les gens font des choses qui améliorent leur état mais personne ne centralise les différents moyens mis en route pour aller mieux. Donc, ça se perd. L’Anses (1) est partie prenante pour prendre en charge une partie des coûts des études scientifiques sur le site, même si elle ne nous aide pas dans notre combat.

L’Anses estime que 5 % de la population est intolérante aux ondes électromagnétiques. Est-ce que Durbon va avoir une capacité d’accueil suffisante ?

P.T. : On ne sait pas où on va. Durbon devrait déborder… mais les conditions de vie ne seront pas faciles, même si vivre à Durbon sera dix fois plus supportable que de vivre au fond des bois (pour se protéger des ondes, Ndlr.). C’est un endroit isolé en montagne, et puis ça voudra dire quitter son milieu social, ses amis … Si on a une famille, le choix de Durbon sera difficile pour certains. Pour cette raison, les personnes qui se sont exprimées dans l’enquête (2) pour un court séjour sont trois fois plus nombreuses que les autres. Elles espèrent guérir et retrouver leur famille, leur milieu social. Pour eux, ça ne peut pas être le dernier atterrissage. Il faut vraiment être très durement atteint pour dire : « Durbon, c’est le paradis. »

Vous, et quelques autres, rêvez d’un Durbon ouvert sur le territoire, d’un lieu où il fera bon vivre…

P.T. : Déjà il y aura des emplois créés sur Durbon. On est capables de travailler. On a une copine potière. Moi, j’ai envie de fabriquer des tiny-houses pour les EHS et les MCS. Tout ce qu’on fera à Durbon sera ouvert aux enfants de la vallée. On aura une école Montessori, du théâtre. On veut du léger, de la vie. Beaucoup de partage de véhicules, de jardins, etc. Il y a quelqu’un qui veut faire un bar associatif. Il y aura un cinéma, une biocoop. On a suffisamment survécu, pour croquer la vie à pleines dents. On va mettre de la fraternité, de la solidarité.

Recueilli par Nicole Gellot

  • 1 – Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
  • 2 – L’Association zone blanche a mené une enquête en 2017 auprès des personnes EHS et MCS pour évaluer la pertinence du projet. Sur les 645 réponses obtenues, 80 % des personnes ont confirmé avoir besoin de ce lieu d’accueil.

Cet entretien est directement extrait du n° 139 du journal L’âge de faire. Monté en Scop (société coopérative), ce mensuel appartient à ses seul-e-s sept salarié-e-s (pas de Xavier Niel ni de Matthieu Pigasse parmi eux…), refuse la publicité et n’est affilié à aucun parti politique ou autres organisations. C’est cette indépendance qui lui permet de traiter traiter aussi librement le sujet de l’électrohypersensibilité que celui des OGM ou du nucléaire. Pour permettre à cette presse libre, indépendante d’exister, un seul réflexe :

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